Chap 41

Donna, Cayenne, Camille… et les narrations spéculatives

par Muriel Andrin, Université Libre de Bruxelles

Dans son dernier film intitulé « Donna Haraway : Storytelling for Earthly Survival », qui sera projeté au prochain Kunstenfestivaldesarts, le cinéaste, programmateur, activiste et enseignant Fabrizio Terranova filme Donna Haraway, grande prêtresse du cyberféminisme et avant-gardiste politiquement engagée qui a inspiré plusieurs générations de penseurs et d’artistes. Loin du documentaire pédagogique, Terranova rend hommage à un personnage hors-norme, en nous transmettant une partie de sa pensée avec toute sa vivacité et l’intelligence inouïe de son discours émancipateur. Le cinéaste révèle ici les facettes essentielles de son personnage en façonnant un film à son image, ludique et investi de sa parole, de son environnement, de son chien, et de méduses, symboles de sa pensée tentaculaire.

« Storytelling for Earthly Survival ». Le sous-titre du film n’a pas été choisi au hasard ; il renvoie d’emblée à l’amour qu’Haraway porte au récit (un élan vital transmis par son père) mais également à son utilité politique qui s’inscrivent dès les premières minutes du film. Ces deux éléments participent sans nul doute à l’envie qu’a eue Terranova de filmer la théoricienne californienne: « Une question importante pour moi, est celle du récit, en lien avec le Master que je donne à l’ERG (le Master spécialisé « Récits et expérimentation/ Narrations spéculatives » codirigé avec Yvan Flasse). Donna Haraway est la matrice de cette idée ; elle a enfanté le terme de narration spéculative et le récit est une des questions essentielles de sa pensée actuelle. Je partage avec elle l’idée que le récit, avec ses changements d’échelle et de perspective, avec sa nécessité de réappropriations situées est ce qui peut créer un grand impact politique aujourd’hui ».[1]

Refusant de faire une biographie traditionnelle (même si Haraway intègre elle-même des pistes de cet ordre dans son récit, notamment à propos de sa famille) ou de créer un film éducatif sur l’évolution de sa pensée, le cinéaste vient dès le départ avec une idée très précise sur la façon dont il veut filmer son sujet – en proposant un portrait dans l’instant, ancré dans son flux de parole ; « Pour moi faire un portrait, c’est montrer l’environnement, l’écologie de Donna, l’ici et maintenant. Pas de portrait historique, mais qui est Donna Haraway aujourd’hui, avec une réflexion sur le récit mais aussi sur son travail et sa relation trans-espèce avec Cayenne (sa chienne) ». Cette volonté passe également par la force du personnage que Terranova choisit de montrer pendant la plus grande partie du film : «Je n’avais pas envie d’enlever le côté performance de Donna, sa sensualité, sa force lorsqu’elle parle. C’est pour cette raison qu’il n’y a pas de mouvement de caméra, ni de recadrage sur elle ». Même si le cinéaste admire le cinéma minoritaire de Marlon Riggs, Lorna Boschman mais aussi la série Love de Judd Apatow, il a bien conscience que le travail est ici différent et dépend de la personnalité de celle qu’il filme ; « Il y a pour moi une force du film qui se place dans quelque chose de non radical. Ce qui m’a vraiment intéressé, c’est cette position intermédiaire qui passe par le ludique, la grande leçon de Donna Haraway dans les luttes politiques. Son discours aujourd’hui contre les privilèges, un moteur de sa pensée, passe par le joyeux et ça me semblait très important de me permettre ça dans le film. Je n’ai pas l’angoisse d’être expérimental à tout prix, ni d’entrer dans la grande famille du documentaire, et donc ça permet aussi de travailler avec les formes… C’était très important de faire un film qui honore cette lutte anti-autoritaire ». Le film tient parfois du collage, mêlant ainsi les styles, la parole d’Haraway avec des plans de pause sur le souffle de Cayenne endormie, les arbres autour de la maison ou encore des images d’archives, voire des incrustations visuelles.

Au-delà de ces alternances qui permettent des changements de rythmes, et afin de respecter l’idée du hic et nunc, Terranova envisage également très vite un dispositif qui permette une expérimentation légère : celui de l’écran vert, via lequel il incruste des images décalées, notamment des décors qui se métamorphosent lentement, ou des méduses, filmées à l’aquarium de Monterey près de l’habitation de Donna, et qui évoluent librement derrière la théoricienne (le tentaculaire étant une des figures clés de son mode de pensée) ; « Il y a un dispositif premier, c’est le Green Screen. Il faut savoir que Donna m’a donné une entière liberté en me disant que j’étais l’auteur du film et refusant tout droit de regard. Pour moi faire un film, c’est vraiment un acte d’amour ; je ne filme que les choses que j’aime. Il fallait donc qu’elle se sente très confortable dans le dispositif ». Terranova intègre aussi l’écran vert dans la lignée philosophique d’Haraway ; « Ce dont j’avais besoin avec l’idée du Green Screen, c’était de dénaturaliser le documentaire, ce qui correspond très bien à la pensée de Donna. D’où l’idée d’utiliser des changements de perspectives dans le décor, sans en faire des choses spécialement spectaculaires, mais pour troubler le regard. Donna le fait de manière très évidente avec ses Power Point lors de ses conférences ; elle a des Power Points complètement délirants qu’elle pratique depuis une vingtaine d’années, et je voulais intégrer certaines de ces images dans le film. Pour moi le film respecte son idée de travail par couches qui déstabilisent la voie tranquille du film. Avec Donna, on aime bien rire des milieux artistiques, tout ce qu’on peut y faire et ne pas faire. Et donc pour moi ce travail entre dans cette ligne là, cette résistance vitale. »

Si l’écran vert lui permet d’insérer un décalage, Terranova a également travaillé avec l’aide d’un déclencheur narratif : « J’ai demandé à une série de penseurs qui lui sont chers d’entrer en interaction avec elle, avec soit un bout de texte qui leur posait problème, soit quelque chose qu’ils avaient envie qu’elle prolonge. Donc j’ai demandé à Isabelle Stengers, Bruno Latour, Vinciane Despret, d’interagir directement avec elle pour faire ce travail de cat’s cradle comme elle l’appelle, c’est-à-dire un jeu de ficelles ». La présence de ces penseurs résulte de l’influence que ces derniers ont eu sur le parcours et la pensée de Terranova : « Je suis issu des cultures populaires et ma pensée a d’abord été façonnée, de manière très bricolée et amateur, par une certaine cinéphilie orthodoxe, celle des Cahiers du Cinéma. Ayant fait tout ça de manière précoce, j’ai vraiment cru que mon émancipation allait passer par là. Mais très vite, on se rend compte que ce sont des formes d’émancipation blanche, masculine, occidentale ». Il se dirige alors vers d’autres pistes :  « J’ai ensuite été ‘fabriqué’ par une série de penseurs auxquels j’ai essayé de rendre hommage, comme Donna Haraway, Isabelle Stengers ou la pensée queer, qui m’ont semblé importantes pour décloisonner les formes. Je pense que quand on s’intéresse de façon passionnée à ces auteurs, on ne peut plus accepter l’idéologie ahurissante de la cinéphilie. Il y a quelque chose pour moi qui est devenu épidermique : la misogynie ou le côté bourgeois de la Nouvelle Vague et ses émules contemporaines, cette disproportion des forces formelles. Mais l’apport de cette pensée m’a rendu beaucoup plus vigilant politiquement sur les rapports d’autorité insupportables dans les champs artistiques. J’ai donc l’impression qu’il y aussi moyen de s’inspirer de discours récalcitrants à une espèce de prétention artistique, dans son propre cinéma ; c’est un expérimental beaucoup plus joyeux qui me tient à cœur. Pour moi, il y a un côté ‘cul entre deux chaises’ qui m’intéresse, pour le dire autrement ».

C’est sans aucun doute ce mode de pensée qui encourage Terranova à prôner une ouverture à l’inventivité de formes minoritaires : « Pour moi, cette force populaire que représente aujourd’hui YouTube fait partie intégrante de l’Histoire du cinéma. Le spectre doit être complètement élargi au niveau des formes et il y a une inventivité formelle plus inclusive dans YouTube ». Cette vision est encore une fois directement liée à la pensée d’Haraway ou de Stengers : « Il s’agit de ne pas disqualifier les formes minoritaires et je pense qu’aujourd’hui YouTube, contrairement à ce qu’on pourrait croire, fait partie de ces formes, permettant beaucoup de militance, d’agitation, et laissant une énorme place pour les cultures populaires ». Dans son film, le cinéaste confronte d’ailleurs Haraway à un exemple emblématique de cette idée : « J’utilise dans mon film un extrait montrant Donna Haraway lisant le National Geographic.[2] Ce document, dont quasiment l’unique existence se trouve sur YouTube, a été créé durant un cours universitaire, diffusé par un collectif minoritaire et est d’une inventivité formelle extraordinaire. Cette attention à des minorités, le fait que ce soit grouillant et bordélique sur YouTube, me semble une force vitale importante aujourd’hui ».

Après lui avoir laissé le soin d’ouvrir le film, Terranova laisse aussi à Haraway celui de le clôturer au travers d’un récit spéculatif, Camille, imaginé et conté par la théoricienne elle-même. « Avant la réalisation du film, j’ai été invité au colloque de Cerisy sur les gestes spéculatifs.[3] Une des intervenantes était Donna à qui j’avais déjà envoyé une demande pour le film par mail. Elle s’est inscrite à mon workshop pratique. Elle était extrêmement jouette – ses mots clés ; profonde, intelligente et jouette. On a lancé un exercice générationnel de Johanna Massy, éco-féministe militante des années 80 ; il faut se raconter l’histoire de la planète terre, durant les 5 générations suivantes. C’est là qu’elle a développé cette histoire de Camille ; du coup, c’est devenu une sorte de lien entre nous, et Camille ne l’a plus lâchée. Outre sa présence dans le film, le récit se retrouve (au complet) dans le livre qui va sortir dans quelques mois (Staying with the Trouble : Making Kin in the Chtulucence à paraître aux Duke University Press). Pour moi, il y a une lignée ‘cyborg, Cayenne et Lichen’ – puis Camille. Elle va toujours chercher plus micro dans les multi-compositions possibles ».

Terminer le film sur ce nouveau récit correspond parfaitement à l’image que Terranova tient à véhiculer sur la théoricienne : « Ce qui m’intéressait dans ce film, c’était premièrement de donner la parole à Donna, qui est vraiment une conteuse. Mais la question était complexe quant à la représentation de son récit. Je pense qu’il y a des récits en images qui peuvent être de la narration spéculative, mais c’était difficile dans ce film car si on utilise une parole aussi forte, tout ce qu’on va faire en image devient illustratif. Et puis la narration peut aussi être de l’ordre de l’audition, de la sensation, du récit oral. Donna elle-même lutte contre la centralité de la vision dans ses ouvrages. Pourquoi l’œil serait-il premier ?». Ce conte hypnotique et foisonnant proposé par Haraway confirme parfaitement cette hypothèse, nous transportant un instant dans un univers où les normes sont, en quelques mots seulement, radicalement repensés: « Camille 1 was born in a community that had decided that at least three parents were required for every new baby… ».

[1] Une définition possible des ‘narrations spéculatives’ pourrait être « Démultiplier les perspectives, à la fois humaines et non-humaines, expérimenter des versions plurielles, produire de l’étonnement. Sortir de l'anthropocentrisme. Ne pas se laisser rétrécir, réduire. Se construire un corps étendu qui permette de créer une perspective extraordinaire, fabulatrice, inventive. Et si!? » Note préparatoire Atelier Cerisy (L Strivay, B Zitouni, F terranova) Pour une définition plus précise, cfr “Narration spéculative: entretien avec Fabriozio Terranova” sur le site Le Bourdon (http://www.arpla.fr/mu/lebourdon/2014/01/25/narration-speculative-entretien-avec-fabrizio-terranova/)

[2] Visible à l’adresse suivante: http://youtube.be/HLGSMG5FSp8

[3] Isabelle Stengers & Didier Debaise (eds), Gestes spéculatifs, Les Presses du Réel, 2015.