Chap 34

Moustique, Caniche et autres créatures

Le monde merveilleux de Roosens et Marsily

par Kévin Giraud-Yancy

Carl Roosens (1982-) et Noémie Marsily (1983-) portent en eux l’esprit d’une nouvelle génération d’animateurs belges, héritière des expérimentations d’Etienne-Gaspard Robertson et Joseph Plateau qui exploraient déjà la mise en mouvement des images fixes en Belgique, il y a de cela deux siècles. Le choix de ce duo mêlant musique, dessin, animation et BD dans leurs créations communes et individuelles, illustre à merveille les possibilités d’avenir de l’animation indépen-dante en Belgique : teintée de folie et pratiquant un échangisme entre les arts bien caractéristique du cinéma belge, comme c’est le cas avec Autour du Lac et Moustique.

 

Fig. 1 – Autour du Lac (2013)

Roosens et Marsily sont tous deux nés en Belgique et se rencontrent après leurs études à Bruxelles, alors qu’ils travaillent tous deux sur des projets distincts. Lui, diplômé de l’École de Recherche graphique de Bruxelles (ERG), fait alors de la vidéo, du dessin, de la gravure, de la musique, de la bande dessinée, mais pas d’animation. De son coté, Marsily est diplômée en illustration à Saint-Luc Bruxelles, dessinatrice de BD, illustratrice, scénariste et artiste. Elle anime déjà ses propres dessins, par passion et par intérêt pour le cinéma d’animation.

Ensemble, les deux artistes vont collaborer à la réalisation d’un premier film d’animation, Caniche (2010). Refusés par une boîte de production privée, Carl et Noémie proposent le projet à Zorobabel, dont ils connaissent déjà le coordinateur William Henne, au travers du monde de la bande dessinée. Le projet Caniche sera accepté par l’atelier, qui prend dès lors en charge le dossier de production, et la recherche de subsides – pour ce film et pour les suivants d’ailleurs[1].

Cette première collaboration entre le duo et l’atelier est révélatrice de l’ouverture de l’atelier de production Zorobabel. Plus artistes que cinéastes, Noémie et Carl ont eu accès à l’expertise cinématographique et à l’assistance de production nécessaire à la réalisation de leurs films, « au-delà de l’entreprise privée traditionnelle et de son univers mercantile, au-delà de l’entreprise publique et de son univers bureaucratique », comme le préconisait Jean-Claude Batz, instigateur de la fondation des ateliers à la fin des années 70[2]. L’existence de l’atelier a donc permis à ces artistes dépourvus d’une formation cinématographique de s’exprimer sans contraintes, ce qui donne les productions uniques que sont Autour du lac et Moustique.

C’est grâce à Caniche et au « Grand Prix du Jury – Premier Court Métrage Européen Animation » qu’il reçoit au Festival Premiers Plans d’Angers 2011, que le film Autour du lac va voir le jour. Clip musical, le court métrage est associé à la chanson « Autour du lac », extrait de « La Paroi de ton Ventre », second album de groupe Carl et les hommes boîtes (un des avatars musicaux de Carl Roosens), et a été écrit et réalisé par le couple avec un mélange de crayons et d’encre lors d’une résidence d’écriture à l’Abbaye de Fontevraud en mai 2012[3]. « En un mois de temps il fallait écrire le scénario, il n’y avait rien avant d’arriver là, quelques idées visuelles, mais on est partis de rien. […] On a très peu écouté le morceau, puis après en rentrant on a fait un montage de tout. On avait le refrain de la chanson, un personnage qui marchait autour d’un lac, mais le reste c’était juste ce qu’on voulait. On avait un mur complet avec des dessins, et quand on avait envie d’animer une scène, on le faisait. […] Au final ça n’illustrait pas les mots, mais ça passait bien »[4].

Fig.2

Autour du lac, c’est le récit d’une ronde autour d’un lac, durant laquelle un homme croise joggeurs, passants et promeneurs du dimanche qui se révèlent au fur et à mesure des passages de plus en plus inquiétants.

Si la chanson et le clip ont donc été créés séparément[5], le résultat est saisissant de cohérence et ne laisse pas le spectateur indifférent. Le tracé, issu en droite ligne des BD de Roosens et Marsily, tient d’un lien évident avec le réel pour ensuite glisser vers une abstraction entre sublime et cauchemar, qui envahit le cadre. Partant du visible – même si nous sommes ici dans l’animation, c’est une impression de réalité qui domine – les artistes le déforment, troublent, décolorent pour lui donner. La magie – ou le cauchemar – découle ainsi de la véracité sans la contredire[6]. L’animation permettant d’aller plus loin dans l’écart, les personnages et l’image elle-même seront totalement mis à mal à la fin du film, alors que l’œuvre débutait sur une situation d’équilibre réaliste. Cela n’est pas sans rappeler d’autres films d’animation belges, comme le court métrage Harpya (1979) réalisé par le maître de l’animation belge indépendante Raoul Servais (1928-), où l’écart entre réalité et imaginaire est introduit de manière similaire, dans un cadre tout aussi cauchemardesque[7].

Dans Autour du lac, le passage de la frontière entre réel et surréel arrive très tôt dans le film, à travers le regard de l’oiseau. Celui-ci, en plongeant la tête dans le lac, traverse de manière apparemment anodine la frontière que l’on comprend ensuite établie avec l’imaginaire. Ce passage d’un côté à l’autre du miroir se révèle en fait être le déclencheur de la spirale qui conduira à la sortie du réel puis au cauchemardesque (figs. 1-2), faisant de la surface du lac à une frontière métaphorique permettant la mise en place de l’écart. La musique joue ici un rôle important dans l’installation de cet écart, au-delà du simple rapport qu’image et musique entretiennent dans un clip musical. La corrélation va donc selon nous plus loin que ce que semblent penser Marsily et Roosens, ce qui est tout au service de la poésie et de la beauté du film[8]. Dans Autour du lac, le rythme lent ainsi que la cyclicité de la chanson et de son refrain créent un tourbillon, qui se matérialisera à l’écran à travers la dégénérescence des personnages et leurs représentations de plus en plus transgressives.

Fig.4

Ceci passe également par les nombreuses représentations de créatures difformes, grotesques, ou mortes. La mise à mal des corps et des visages est présente dans les saynètes jusqu’à l’explosion des formes et à l’abstraction (figs. 4-5). Tout ces éléments créent une œuvre forte, dont la violence et la singularité marquent le spectateur. Car les réalisateurs refusent l’idée de « faire un truc par défaut. Les trucs qui sont des références qu’on a vues ailleurs, on essaie de les changer »[9]. Plus inspirés par des dessinateurs comme Vincent Patar et Stéphane Aubier que par les grosses productions animées belges ou internationales, ils préfèrent sortir des sentiers battus et expérimenter avec le médium animé. Déconstruire, pousser plus loin dans la démarche artistique, toujours dans cette idée d’échangisme, d’hybridité entre les pratiques.

En 2013, le film est sélectionné à Annecy, et Roosens et Marsily se lient à nouveau à Zorobabel pour la promotion et la diffusion. La sélection à Annecy permettra d’ailleurs à l’atelier d’obtenir une aide à la promotion auprès de la Fédération Wallonie-Bruxelles, essentielle pour la production des DVD, des affiches, et autres outils promotionnels. Cette sélection mènera aussi à un prix, duquel découlera la série Moustique, poursuivant ainsi l’association heureuse entre l’atelier et le couple d’auteurs.

Fig.5

Moustique, ou Mosquito, c’est l’histoire tragi-comique en six actes des fins possibles d’une vie de moustique. Un trépas qui se révèle tour à tour drôle, singulier, spirituel ou navrant. Le projet antérieur à Autour du lac. Un épisode pilote est d’ailleurs déjà présent sur le DVD promotionnel de Caniche, édité par Zorobabel. Le but de la manœuvre est clair : trouver une boîte de production pour la série, car l’atelier de production n’est pas intéressé par le projet de série animée du couple. « On avait aussi postulé pour l’abbaye [résidence d’écriture à Fontevraud, cf. plus haut] avec Moustique, mais on n’a pas été pris.  »[10] Pas démontés par le refus, ils décrochent finalement un contrat de deux ans avec la production française La Fabrique, qui promet de réaliser la série. Deux ans plus tard, la production n’a toujours pas trouvé de financement et le contrat expire. Ils retournent voir Zorobabel, qui soumet Moustique à un appel à projets d’Arte, sans succès également. Finalement, c’est grâce à Autour du lac et au Prix Canal + « Aide à la Création » du festival d’Annecy en 2013 que les auteurs vont pouvoir monter le projet : « À ce moment-là, on travaillait avec Lardux [boîte de production française NDLR] sur mon film, du coup on leur a parlé du projet », raconte William Henne. « Pour nous en Belgique, Moustique ne correspondait à aucun des critères de la Commission, il était donc impossible d’avoir de l’aide. La part belge est plutôt venue des auteurs, même si Zorobabel a fait la promotion à travers un montage de trois épisodes. […] Par contre, Lardux a eu des facilités, car dès qu’ils ont un projet avec un cofinancement, ils reçoivent des aides automatiques du Centre du Cinéma en France. Avec cette coproduction, le financement a doublé ou triplé » .[11]Moustique voit donc le jour en 2014 sous forme d’une minisérie de 6 x 2 minutes, achetée et diffusée par Canal+ France.

Fig.6 – Moustique (2010)

Poursuivant cet échangisme avec les arts qu’ils pratiquent dans leurs carrières respectives, le couple d’auteurs revient ici en mélangeant images photographiques, collages et animation. Ici, à la manière de Caniche, c’est à travers de vieilles publicités que nous sommes introduits à l’univers imaginaire de Moustique dans un premier épisode intitulé « le cabot ». Cela reviendra dans chaque épisode, où plusieurs personnages sont un mélange entre photographies et animation, mêlant les techniques, ou bien encore étant simplement découpés d’un catalogue ou d’une publicité. La vidéo s’invite également dans « le randonneur », pour illustrer la marche du personnage. Carl et Noémie se réapproprient à travers chaque épisode différentes formes artistiques comme la publicité, la vidéo, ou encore la série télévisée, toujours dans l’épisode « Le cabot ».

Moustique, c’est aussi une nouvelle insertion dans un univers imaginaire – celui de l’animation – qui est rendue plus fluide par l’utilisation de matériel réel ou à tendance réaliste, et par la voix over d’un narrateur (incarné par Carl). C’est dans « le petit musée » que cette transition va le plus loin. Se posant sur la chevelure d’une vieille dame, le moustique pénètre dans la permanente et découvre un univers décalé, sorte de musée d’histoire naturelle où sont présentés des squelettes de dinosaure, et où des petits poux visitent allègrement le musée (fig.6). En définissant la frontière entre la plage – contexte réaliste – et l’intérieur de la chevelure, où l’on découvre ce monde fantasmé, Moustique crée une nouvelle fois l’écart, en poussant plus loin le spectateur. Cet épisode, qui se raille de la supposée netteté de la permanente de la vieille dame, peut aussi laisser paraître une sorte d’iconoclasme plus provocateur, cynique. La mise à mal de certains personnages – qu’il s’agisse du vieil homme dans « Le cabot », de la vieille dame dans « La plage » ou du randonneur dans « Le randonneur » – nous renvoie à nouveau à cette tendance « insolente »[12] d’un cinéma belge de la dérision, à l’humour irrévérencieux.

Fig.7

Pour revenir à la notion d’écart et au surréalisme, l’exemple de décalage qui se met en place dans « Le cabot » est peut-être encore plus flagrant. Partant d’une fiction policière télévisuelle diffusée dans la pièce où arrive le moustique, Roosens et Marsily intègrent lentement le personnage de la fiction dans le récit du film (fig.7). Ainsi, ce qui semble au départ être une conversation interne à la série devient rapidement une série d’indications à destination du cabot pour qu’il parvienne à dévorer le moustique. Et lorsqu’il capture le moustique, le commissaire le félicite d’un « bien joué, le suspect est neutralisé ». Une fois encore, la transition s’est effectuée de manière fluide pour aboutir à une réalité parallèle, à la manière d’un Van Dormael lorsque, dans le contexte réaliste d’une banlieue bruxelloise, des tulipes se mettent à danser au rythme de la musique de Charles Trénet dans Toto le héros (1991). Dernier pied de nez à la réalité, rendu possible par le cinéma d’animation.Au travers de ces films, Noémie Marsily et Carl Roosens nous font découvrir un univers unique, qui marque le spectateur par sa singularité et son esthétique. La collaboration entre l’atelier Zorobabel et les auteurs, qui se poursuit encore aujourd’hui, contribue à ouvrir de nouveaux horizons pour le cinéma d’animation en Belgique. En effet, leur dernier film, Je ne sens plus rien (2016), est coproduit par Zorobabel et l’Office National du Film du Canada, une institution mondialement reconnue en termes d’animation. Une première belgo-canadienne, qui est de bonne augure pour l’avenir du cinéma belge animé, médium qui reste, encore aujourd’hui, très difficile à financer dans notre plat pays.

[1] Entretien avec Carl Roosens et Noémie Marsily, Bruxelles, 29 mars 2016.

[2] Barbara GARBARCZYK, « Produire autrement : l’exemple des ateliers de production audiovisuelle », sur SAW-B, citant Jean-Claude BATZ, Le cinéma et l’Etat, 1979.

[3] La résidence d’écriture de l’abbaye de Fontevraud, créée par Xavier Kawa-Topor en 2006, accueille chaque année une dizaine d’auteurs de film d’animation pour une durée d’un mois. Les auteurs sont sélectionnés sur concours ou par l’intermédiaire de prix, comme ce fut le cas pour Carl et Noémie.

[4] Entretien avec Carl Roosens et Noémie Marsily, Bruxelles, 29 mars 2016.

[5]Idem.

[6]Idem.

[7] André DELVAUX, « Le récit et son public : norme, tension, écart, rupture... » dans Ombres et Lumières. Etudes du cinéma belge, Revue de l’Institut de Sociologie, 3-4, 1985, p. 251.

[8] Julien BEAUNAY, “La ronde des jours : Autour du lac de Carl Roosens et Noémie Marsily”, sur Format Court, 28 juin 2013, <goo.gl/rjNrdm>

[9] Entretien avec Carl Roosens et Noémie Marsily, Bruxelles, 29 mars 2016.

[10] Entretien avec Carl Roosens et Noémie Marsily, Bruxelles, 29 mars 2016.

[11] Entretien avec William Henne, Bruxelles, 11 avril 2016.

[12] Grégory LACROIX, “La mouvance provoc’ du cinéma en Belgique (1963-1975)”, sur Cadrage.net, Mars 2012, <http://www.cadrage.net/dossier/cinemabelge.htm>