Chap 32

Welcome in Absurdistan

par Bertrand Willem

Welkom, court métrage de Pablo Munoz Gomez daté de 2013 et co-scénarisé par Sarah Schenckel, est en quelque sorte un « état des lieux » d’une situation belge jugée absurde, entre un pays, un état fédéral belge depuis 1994, où les lieux sont morcelés géographiquement (trois régions et trois communautés), linguistiquement (trois langues officielles) et administrativement (autant d’administrations que de communautés et de langues). Un « état des lieux » car le film constate l’absurdité si particulière du système belge contemporain, que certains politiques semblent se réapproprier. La fiction permet ainsi à Welkom de s’en moquer, sous couvert d’une histoire inventée et pour le moins surréaliste.

Le film est produit avec le soutien de MédIADiffusion, l’atelier de l’Institut des Arts de Diffusion où Pablo Munoz Gomez suit une formation en réalisation. Les étapes de préparation, production, tournage et postproduction, ont toutes lieu à l’IAD, impliquant les étudiants et le matériel de l’école. La production dure environ huit jours, période durant laquelle Pablo Munoz Gomez se voit épaulé par un producteur, ses camarades qui constituent l’équipe du film, et par son professeur d’écriture scénaristique, Xavier Seron. Interrogé sur les conditions de tournage, le réalisateur reconnaît que l’IAD permet à ses élèves de produire des films de fin d’études de qualité, tout en leur offrant de l’expérience utile, à la mesure du travail et des exigences demandées par les standards de l’école[1]. Diffusé et distribué par l’atelier et par la société Luna Prod, le film bénéficiera d’une promotion active. Grâce au soutien de MédIADiffusion, qui participe à l’envoi vers les festivals belges et internationaux, Welkom sera récompensé maintes fois en Belgique et à l’international. C’est également dans le cadre de ces diffusions que Pablo Munoz Gomez rencontrera Kathleen de Béthune (Simple Production), coproductrice avec le WIP de son dernier film,Intégration Inch’Allah ; un documentaire qui, non loin du récit de Welkom, suit d’un œil critique le parcours d’intégration de migrants à Anvers.

Welkom raconte l’histoire de Jorge, fils d’immigré espagnol a priori bien intégré en Belgique. Il s’occupe de son vieux père sénile qui est amoureux de Maria, une poule. Pour se « débarrasser » de celle-ci, Jorge entreprend de lui construire un poulailler. C’était sans compter le fait que son jardin se trouvait de l’autre côté de la frontière linguistique, en Flandre. Or, difficile d’obtenir le permis de bâtir… quand on ne parle pas le flamand. Dans son film, Pablo Munoz Gomez met en avant l’absurdité d’une Belgique – et plus particulièrement d’une Flandre – au double discours. La genèse du projet s’ancre dans une volonté du réalisateur d’évoquer le cadre administratif d’intégration.

L’idée initiale du film est celle « d’un mec qui habite dans une maison et qui veut déménager dans celle juste à côté, plus ou moins identique, mais qui se trouve en Flandre et cause donc des problèmes administratifs au personnage.[2] » La base du film s’est ainsi construite autour de la problématique linguistique et des complications liées à un certain nationalisme flamand qui demande à toute personne sur son territoire de pouvoir comprendre et parler le flamand. Plusieurs anecdotes viennent ensuite nourrir la conception du film, comme cette actualité journalistique autour de l’équipe de football d’une commune bruxelloise dont le terrain d’entrainement est situé en Flandre, et contre laquelle des plaintes ont été déposées : les joueurs de l’équipe ne parlaient pas flamand entre eux.

Intéressé par le constat d’une absurdité des situations du réel autour des problèmes de territoire et de langue en Belgique, Pablo Munoz Gomez décide alors de scruter la presse jusqu’à découvrir cette histoire de permis de bâtir considérée comme une aberration administrative. Certains conseillers communaux, d’une commune majoritairement flamande, refusaient en effet de délivrer des permis de bâtir à des francophones sur des terrains que ceux-ci avaient déjà achetés en Flandre. L’idée du poulailler dans Welkom est donc une sorte d’allégorie dérivée de l’actualité, la construction de celui-ci étant, pour le cinéaste, l’emphase absurde de cette problématique belgo-belge.

Plus précisément encore, le réalisateur prend connaissance d’un « pack d’intégration » (l’« Inburgering » ou parcours d’intégration civique) au travers d’un article de Jean-Pierre Stroobants dans Le Monde[3]. Cette procédure est mise en place par le ministre flamand Geert Bourgeois (fondateur de la N-VA), alors chargé des affaires intérieures, de l’intégration et de la périphérie de Bruxelles en 2009. Le titre de l’article « La Flandre, le pays où l’on se couche tôt » l’interpelle, car ce « pack d’intégration » semble écrit de manière infantilisante et à la limite de la caricature. Le cinéaste se procure alors le dossier et s’en inspire pour la scène du cours de cuisine flamande qui reprend quasiment mot pour mot ce que l’on peut lire dans le chapitre « cuisine » du dossier. Pablo Munoz Gomez en a simplement adapté quelques mots dans son scénario pour éviter des problèmes de droit d’auteur, car son intention première est d’intégrer dans son film de fiction un aspect du réel inchangé. La réappropriation du texte devient alors un gag, pour en démontrer l’absurdité à l’écran. Ce gag visuel dépasse ensuite la simple citation puisque le cours de cuisine se transforme en show télévisé avec, à la place de vrais aliments, des objets incrustés avec effets spéciaux, tels que la « poule » pour le poulet, ou l’animal « cochon » pour la viande de porc.

Pour traiter cette histoire typiquement belge, Pablo Munoz Gomez décide de choisir le ton de l’humour. Faire de ce sujet d’actualité une comédie fictionnelle lui est fortement inspiré d’une citation de Raymond Devos : « rire des choses permet de les rendre moins dangereuses. ». « Mettre à nu » la situation pour la rendre moins sérieuse et donc moins dangereuse, dans une forme de catharsis pour le spectateur ou en tout cas pour lui offrir une expérience, une réflexion, sur la situation en Belgique sans toutefois tomber dans le message moralisateur. En bref, « Welkom… in Absurdistan. »

Le film dépeint donc la situation absurde d’une maison située sur la « frontière » entre deux territoires : l’un flamand et l’autre Bruxellois-francophone. Cette idée de séparation invisible – indiquée par la seule présence d’un panneau de signalisation – est le sujet même du film, mais aussi le déclencheur de l’humour absurde qui lui est propre. Alors que Jorge entame la construction du poulailler pour la poule de son père, un policier flamand s’adresse à lui : ce « chantier » nécessite un permis de bâtir flamand, car celui-ci se trouve en Flandre. Cependant, Jorge (franco-hispanique) ne comprend pas le policier, barrière de la langue oblige. C’est alors que l’agent se déplace de quelques pas, passant de l’autre côté d’une frontière linguistique invisible, vers la partie francophone pour s’adresser en français à Jorge. Cette séquence est paradigmatique du film et de la situation belge : deux territoires, deux langues, deux administrations, etc., aussi absurde que cela l’est dans un seul et même pays : la Belgique.

Welkom met ainsi en exergue ce qui fait un des atouts mais aussi une des plus grandes faiblesses de la Belgique : l’existence de plusieurs langues officielles, qui fragmentent un seul et même territoire national. Aux langues belges officielles – néerlandais, français et allemand – viennent s’ajouter celles des immigrés et exilés étrangers en Belgique, comme le suggère le père de Jorge qui ne parle que l’espagnol, alors que son fils connaît la langue natale de son père (l’espagnol) et celle de la région où il vit (le français). Cette complexité d’un pays où plusieurs langues se côtoient est un puits sans fonds de problèmes de compréhension et de communication entre les individus qui sont attachés et s’identifient à la langue qu’ils parlent.

L’identité belge serait dès lors faite d’un « melting pot » de différentes langues, différents territoires et différentes nationalités. Certaines formations politiques souhaitent pourtant que leur territoire et la langue officielle qui y est rattachée soient les éléments majeurs et univoques d’une identité communautaire belge. Si la fiction du film Welkom s’en moque quelque peu, il convient de garder à l’esprit qu’elle n’est, encore une fois, que le reflet humoristique d’une réalité bien plus concrète. A nouveau, Pablo Munoz Gomez utilise le décalage absurde et humoristique autour de la langue pour mettre en exergue la problématique soulevée par ces programmes bien réels. Puisqu’il est imposé d’apprendre le flamand dans le parcours d’intégration civique, le réalisateur s’amuse à déconstruire la barrière de la langue là où tout est fait pour l’imposer. Et le cinéaste alors de s’amuser des possibilités de jeux avec le langage et de leurs représentations visuelles. A méthodes erronées, apprentissage raté. Et de fait, lorsque le professeur de langue demande à Jorge en néerlandais son légume préféré, celui-ci répond qu’il aime le porc braisé, que son père s’appelle Antonino et que celui-ci aime beaucoup le poulet. Maria, la poule d’Antonino, a du souci à se faire. Pourtant, le professeur et les élèves félicitent Jorge, alors qu’il ne répond pas correctement à la question. Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois.

Loin de revenir à l’univers du sensé, le film poursuit inéluctablement dans cette veine. Jorge et son père se retrouvent ainsi devant le bourgmestre flamand (incarné par Wim Willaert) à qui ils doivent prouver leur connaissance du néerlandais. Alors que ce bourgmestre entend imposer la langue aux personnes installées sur le territoire flamand, il se retrouve à parler français avec Jorge et son père pour se faire comprendre auprès d’eux. Plus encore, malgré leur langue commune, le bourgmestre ne parvient pas lui-même à se faire comprendre de son collègue flamand dans le bureau avoisinant, qui parle « dialekt ». Incompréhension également entre Jorge, qui s’exprime en français et son père, qui lui répond en espagnol, marquant ainsi la frontière générationnelle qui les séparent ; le père, espagnol exilé en Belgique qui reste attaché à son identité natale et Jorge, belge depuis longtemps, parlant principalement le français et qui de surcroît semble bien intégré. Cette distance se concrétise enfin dans l’écart entre les mondes des deux personnages. Jorge, ancré dans le réalisme de la situation, et son père, vivant dans une sorte d’ « écart » de la réalité, où il accepte que sa femme soit une poule dont il comprendrait le langage animalier.

En fin de compte, Jorge et son père sont-ils vraiment les bienvenus en Flandre alors qu’ils ne connaissent pas le flamand ? Oui, on leur souhaite « welkom », mais uniquement à la condition d’avoir suivi le programme d’intégration civique, malgré l’aspect bancal des cours de langue, dénoncé avec humour dans le film. Cette gageure accomplie, il reste un ultime non-sens administratif à surmonter : l’enregistrement de Maria. La poule, domiciliée dans la commune et considérée comme la femme du père de Jorge dans la composition du ménage familial, doit de fait obtenir un visa de séjour en Flandre puisqu’elle est désormais administrativement la « bienvenue ». Pointant à nouveau du doigt la politique administrative de l’Inburgering où l’on oblige des citoyens à apprendre le flamand pour un simple permis de bâtir et où une poule est faite citoyenne flamande : une absurdité toute belge, mais basée sur des faits bien réels.

Tout l’intérêt de Welkom tient dans cette volonté de bousculer, transgresser l’idée d’une politique d’intégration vue comme obligatoire, imposée, là où elle devrait être proposée librement à toutes et tous. Par l’absurdité des situations dans la fiction, Pablo Munoz Gomez dénonce avec un humour légèrement décalé toute la gestion politique, linguistique, sociale, territoriale, etc., belgo-flamande. C’est pour lui un humour typiquement belge puisqu’il s’éprend de raconter la vie des petites gens (dans la droite lignée du cinéma social d’Henri Storck et surtout de Luc et Jean-Pierre Dardenne) pour observer avec tendresse comment les personnes se sortent d’une situation souvent absurde. Pablo Munoz Gomez joue sur la norme sociale et son décalage. Une poésie du réel, en référence à André Delvaux, qui tient dans le traitement, la manière de présenter des situations réelles en décalage.

 Sur la question des frontières, Pablo Munoz Gomez indique en effet que « c’est une problématique surréaliste qui ne peut exister qu’en Belgique [4]», et de manière assez ridicule lorsqu’il s’agit de l’administratif. Le film Welkom s’amuse de cette idée de frontières et en fait un croquis assez caricatural pour en dévoiler un certain non-sens de la gestion stricte des limites territoriales au sein d’un seul et même pays. Tout comme c’est aussi le cas pour l’imposition d’une langue officielle sur des territoires séparés d’un seul et même état belge. De cette manière le film fait un état des lieux de la situation belge contemporaine en tournant en dérision certains choix politiques propres à ce pays. Le parcours d’intégration civique flamand, dont il est question dans le(s) film(s) du cinéaste, est un bon exemple de cette absurdité administrative autour des questions géographiques et linguistiques. Il y a donc un paradoxe entre, d’une part, l’accueil des immigrés en Belgique dans un esprit social afin de les aider à s’intégrer (le fameux « welkom » au sens propre de bienvenue), et d’autre part, une forme de filtre sur base d’examens linguistique et identitaires obligatoires – un « welkom » cynique, teinté du refus de l’autre tant qu’il ne se conforme pas civiquement et culturellement à un modèle préétabli, même absurde.

Grâce à un léger décalage absurde des sujets d’actualités belges, entre leur perception dans le réel et cette réalité représentée en fiction, Pablo Munoz Gomez parvient avec Welkom à révéler et critiquer une politique administrative insolite et procédurière. Le ton léger et l’humour qui y sont distillés créent une ambiance légèrement surréaliste, véhiculée notamment à travers le rapport entre le père de Jorge et sa poule Maria. Cette petite dose de surréalisme implantée, le réalisateur met alors tous les autres éléments, pourtant puisés du réel, tels que les problèmes géographiques, linguistiques et administratifs belges, sur un pied d’égalité : celui de l’absurdité.

« La cuisine flamande est basée sur celle des autres cultures. » entend-t-on dans Welkom, qui prône un mélange de plusieurs cultures et identités. Il est effectivement absurde de vouloir imposer un seul et unique format identitaire (communautaire) là où la Belgique fédérale est elle-même composée de multiples territoires, langages et administrations différentes qui doivent continuer à coexister, envers et contre tout.

[1] « Interview de Pablo Munoz Gomez », jeudi 31 mars 2016.

[2] « Interview de Pablo Munoz Gomez », op. cit.

[3] STROOBANTS, Jean-Pierre, « La Flandre, le pays où l’on se couche tôt », in Le Monde, 21 mai 2012. [En ligne]. URL : http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/05/21/la-flandre-le-pays-ou-l-on-se-couche-tot_1704829_3232.html (consulté le mardi 26 avril 2015)

[4] « Interview de Pablo Munoz Gomez », op. cit.