Chap 31

Horizons différents

par Adrien Corbeel

Réalisé en 2013 par Olivier Magis, Ion est un moyen-métrage documentaire consacré à Ion Beleaua, un expatrié roumain malvoyant qui travaille au service d’écoute de la police fédérale belge. À travers le portrait de cet homme, le cinéaste retrace le parcours de sa famille pour arriver en Belgique, en mélangeant à la fois témoignages, scènes de la vie quotidienne, archives audiovisuelles et une série d’images et de sons recueillis en Roumanie et en Belgique.

Fruit de plusieurs années de préparation, Ion doit en grande partie son existence au WIP, ainsi qu’à l’Atelier de productions de documentaire créé par Jean-Pierre et Luc Dardenne : Dérives. Pour reprendre les mots qu’utilise l’association pour se décrire, l’atelier Dérives « n’a eu de cesse de défendre un cinéma libre et engagé, soutenant des réalisateurs qui donnent à voir et à penser le monde autrement[1]. » Le soutien apporté par l’atelier est d’ordre financier, mais il est aussi artistique, orienteant le film le plus possible vers « l’humain ».

Comme l’explique son réalisateur, le film s’est construit en large partie à partir de ces circonstances : « Ce choix de ne pas travailler sur le thriller ou sur la dramatisation avec un parfum de fiction est venu de contraintes »[2]. Le caractère confidentiel des écoutes téléphoniques par exemple, a forcé Olivier Magis à recentraliser le sujet de son film sur le parcours d’Ion plutôt que sur sa profession. En l’absence de documents relatifs au passé du personnage, cette approche s’est elle aussi révélée problématique et a finalement amené le réalisateur à tourner en Roumanie afin de « traduire en images le parcours d’Ion[3] ».

Dans son approche, Olivier Magis a choisi d’ancrer fermement son film dans la réalité et d’éviter autant que possible l’échappatoire onirique. Il déclare à ce sujet : « il y a une constante [dans le cinéma belge] qui est celle de vouloir à tout prix s’échapper du réel. Cette constante en fait notre force, mais elle en fait aussi notre défaut.[…] On s’évade beaucoup, on ne veut pas raconter la réalité de ce qu’est la Belgique. J’ai beaucoup de respect pour les films des frères Dardenne qui osent dire :  »Regardez ce qu’on vit ! »[4]»Ion est marqué par cette volonté d’éviter le sensationnalisme, de se focaliser sur l’aspect humain et de représenter le réel par le cinéma, et en ce sens, le film s’intègre particulièrement bien dans la pratique du documentaire réaliste social pour laquelle le cinéma belge est connu à l’étranger. On trouve dans Ion un usage de la musique assez appuyé et répétitif, au travers des compositions originales de Daniel Offermann, ainsi qu’une musique de Jean-Sébastien Bach. Ses choix de montages et de cadrage relèvent quant à eux une volonté d’adopter une forme esthétique contemplative et peu mouvementée.

Malgré le parti-pris formel de ne pas sortir du réel, l’imaginaire n’est pas complètement absent d’Ion. Le fantastique et l’onirisme font occasionnellement des incursions au travers du discours de la famille Beleaua. Ion évoque notamment le fait que sa venue en Belgique avait été annoncée par une voyante, son fils décrit l’apparition du Père Noël lors de leur périple à travers l’Europe et Maria, l’épouse d’Ion explique comment elle a interprété un de ses rêves comme le signe qu’elle était enceinte. Ces parenthèses ne sont pas accompagnées d’une représentation visuelle, elles passent essentiellement par la parole et ne transparaissent qu’au travers du texte. Le film accorde également une place centrale à une autre « échappatoire » : la littérature. Celle-ci est occupation importante dans la vie d’Ion et les témoignages de ce dernier tracent des liens entre la littérature et les écoutes téléphoniques, qui ressemblent parfois à s’y méprendre à des fictions. Cet attachement à l’art écrit est également communiqué au spectateur grâce aux extraits de livres audios écoutés par Ion qui sont intégrés dans la bande-son. Enfin, c’est aussi par l’écoute que se véhicule le spectacle de théâtre auquel la famille Beleaua assiste à la fin du film, puisque ceux-ci bénéficient d’une description orale simultanée.

Si les personnages trouvent une certaine fuite au travers de l’imaginaire et de la littérature, le film n’oublie pas de rappeler que leur parcours en lui-même est marqué par l’exil. Mis en marge de la société roumaine de par leur cécité et leurs convictions, Ion et Maria ont fait le choix de quitter leur pays d’origine, entreprenant un difficile périple à travers l’Europe, dont le film fait le récit. C’est quelque par une distinction qui le sépare de nombreux films belges : plutôt que d’envisager la Belgique comme un pays dont on essaie de s’expatrier, la Belgique est le pays vers lequel on s’évade. L’exil de la famille Beleaua tel qu’il est présenté par le film possède cependant une double nature. S’il est synonyme de libération, dans le sens où leur exil est motivé par une volonté d’échapper aux tensions sociopolitiques qui dominaient la Roumanie au moment de leur départ, il s’est également avéré aliénant, puisque le système belge les a obligés à passer plus de deux années dans un centre de réfugiés, où leur situation de sursis s’est avérée très oppressante.

Pourtant, le cinéaste se défend d’avoir approché le film à travers l’angle de l’exil. Il déclare : « Je me suis centré sur cette famille unique sans trop élargir la thématique de l’exil. Quand je parle du centre d’accueil pour réfugiés près de Dinant, on reste au plus près de leur propre expérience de l’endroit. Évidemment, c’est tant mieux si mon film peut amener les spectateurs à creuser davantage leurs réflexions sur l’exil, l’immigration, l’intégration… »[5]. Mais l’omniprésence du motif de l’exil à travers le film semble presque contredire son propos. Ainsi, un des premiers et des plus longs plans du film est celui d’un paysage ferroviaire, filmé depuis un train qui quitte une gare, accompagné par la voix-over d’Ion qui raconte comment une gitane a prédit son départ à l’étranger. On retrouve également cette notion d’exil dans la démarche du cinéaste, qui est d’accomplir le même trajet que la famille Beleaua pour venir en Belgique.

L’expérience de vie de cette famille enrichit leurs témoignages  : ils offrent un regard externe sur la Belgique au travers de leurs expériences de l’immigration et des contrastes culturels, tandis que leur « nouvelle vie » en Belgique leur permet d’envisager la Roumanie au travers d’un point de vue d’expatriés. Ce choc culturel se retrouve dans les propos de Maria, qui fait la remarque suivante au sujet de l’absence de dictature : « Je n’ai pas l’habitude de faire des choix, on m’a toujours dit ce qu’il faut faire. La liberté n’est pas facile à vivre.»

En l’absence d’archives relatives à la vie de ses personnages en Roumanie, Olivier Magis a entrepris de filmer les lieux qu’Ion et sa famille ont pu parcourir, ou qui ont marqué leur vie, s’attardant à la fois sur les paysages et les gens qui y vivent, faisant ainsi écho à la personnalité d’Ion. La forme contemplative du film se manifeste dans ces séquences au travers de plans sur les habitants actuels de la Roumanie, soit occupés à des tâches quotidiennes, soit immobiles et regardants la caméra de face. La Roumanie présentée par le film est différente de celle qu’a pu connaître Ion, mais sa captation participe néanmoins au portrait entrepris par le réalisateur. Ce dernier note à propos de cette technique : « J’espère ainsi avoir évité la simple illustration au moyen d’une esthétique poétique du récit, présent et passé, de la vie d’Ion.[6] ».

Ces images de paysages ruraux roumains offrent un inévitable contraste avec le paysage urbanisé de la ville de Liège dans lequel Ion évolue désormais. Si ce territoire est moins mis en avant, il est néanmoins signifiant du changement considérable que celui-ci a vécu, ainsi que certaines des disparités socio-économiques qui existent entre les deux pays. Par ailleurs, on peut remarquer que c’est par l’intermédiaire des paysages que le parcours de la famille Beleaua à travers l’Europe est représenté.

Au travers de sa filmographie, Olivier Magis a fait preuve d’un intérêt marqué pour les sujets marginaux, à caractère social ou engagé, ainsi que d’un désir d’aller filmer au-delà des frontières de la Belgique. Son film suivant par exemple, Les Fleurs de l’Ombre (2014), est consacré à un concours de Miss aveugles qui se passe également en Roumanie. Ion participe de cette même volonté de mettre en évidence de conditions de vie ignorées, en faisant le portrait à échelle humaine d’un homme, et de sa famille, marginalisés par leurs convictions et leur handicap. Ancré dans le réel, le film adopte un regard contemplatif sur leur parcours, évoquant à la fois leur exil, leur choc culturel et les occupations qui font partie de leur vie de tous les jours.

[1]    Page d’accueil de Dérives, www.derives.be

[2]    Entretien avec Olivier Magis, 12 mai 2016.

[3]    Idem.

[4]    Entretien avec Olivier Magis, 12 mai 2016.

[5]    Olivier Magis, entretien présenté dans le dossier de presse du film, 2013.

[6]    Interview d’Olivier Magis par Marie Bergeret, pour Format Court, 16 juillet 2013, https://goo.gl/NTMHjL

Film(s) cité(s)

Ion, Olivier Magis