Au commencement

Philosophie et modalités d’un projet

par Muriel Andrin, ULB, Mars 2017


Bien au-delà de la façade d’un certain nombre de noms phare et de longs-métrages de fiction qui servent généralement de références à la constitution de jalons historiques, le cinéma belge est ce cinéma « dispersé, dissipé, qui ne doute de rien mais ose tout, se joue des frontières » selon les mots de Patrick Leboutte.1 Ce cinéma doit sans aucun doute sa singularité et sa diversité à ce que le producteur Jean-Claude Batz a un jour pensé et mis en place : un dispositif d’ateliers d’accueil, d’école et de production, spécifique à la production en Fédération Wallonie-Bruxelles.

Ce cinéma belge ‘parallèle’, sous-jacent, parfois presque invisible, est en réalité, depuis la fin des années 1970, le terreau fertile sur lequel le cinéma officiel se construit. Y sont ainsi né.e.s des cinéastes, des technicien.ne.s, des projets individuels et collectifs mais aussi de nouvelles formes cinématographiques ou un spectre étendu de pratiques renouvelées (de la pellicule au format digital, en passant par la vidéo). Après 40 ans d’existence pour les plus anciens et des questionnements sur le financement de la culture en générale et du cinéma en particulier par la Fédération (dont une renégociation de toutes les conventions des ateliers en 2017), il est apparu comme indispensable à l’Aaapa (Association des Ateliers d’Accueil et de Production Audiovisuelle) de raconter l’histoire des ateliers, encore souvent ignorée, mais aussi d’amener leurs productions en pleine lumière; de célébrer leur éclosion, leur épanouissement tout comme leur existence actuelle afin de rendre compte de la nécessité de leur présence et leur garantir un avenir solide.

Collecter – Ce travail ambitieux, au vu du nombre d’ateliers ayant existé et existant encore (au départ de ce travail de mémoire, 13 structures dont 4 ateliers d’écoles, 2 ateliers d’accueil et 7 ateliers de production), mais aussi des films créés, ne peut se faire qu’au travers d’un minutieux rassemblement de fragments – les archives (papiers, photographiques, filmiques mais aussi orales) de chaque atelier, les témoignages de ceux qui ont fait leur histoire dans un travail de réaffectation des documents, des sources, en vue de les rendre visibles et lisibles. Selon l’historien Michel de Certeau, « En histoire, tout commence avec le geste de mettre à part, de rassembler, de muer ainsi en ‘documents’ certains objets répartis autrement. Cette nouvelle répartition culturelle est le premier travail ».2 Il ne s’agit pas d’additionner mais bien d’ordonner et de refaçonner un récit qui est jusque là resté incomplet ; de donner à voir un patrimoine original de plusieurs centaines de films et de le replacer au centre de l’attention. Car ces films sont uniques, précieux, inclassables, trop vite écartés sous couvert de leur format, de leur durée, de leur statut de film d’animation ou de films de fin d’études. L’urgence se fait également sentir du point de vue du patrimoine – malgré les techniques d’archivage et de conservation aujourd’hui disponibles ainsi que le travail en partie entrepris, la disparition menace progressivement cette histoire fragile. Il est temps de s’atteler à mettre au jour des objets uniques, dont la plupart ont été peu vus, peu étudiés et dont certains ont déjà disparu de la mémoire collective.

CollectivitéMais ce projet ne touche pas que le pan de l’Histoire du cinéma (belge) dans lequel il s’inscrit indubitablement ; il permet également de jeter un regard rétrospectif sur l’Histoire – celle d’une pratique artistique, de l’évolution d’un art, d’un pays. Les films produits par les ateliers affichent ainsi autant de liens intrinsèques avec les changements profonds d’une société dans laquelle ils s’ancrent. En effet, tout autant l’initiative en elle-même que les films qui ont été produits grâce à elle, ou encore l’évolution des ateliers au fil du temps (leur structure, leur financement, leur apparition ou disparition), sont le reflet, le miroir éclairant de l’état fluctuant d’un monde en perpétuelle redéfinition, d’un « temps liquide » comme le dirait le sociologue Zygmunt Bauman, auquel ils participent activement.3 C’est aussi ce lien essentiel et emblématique que ce projet, et plus spécifiquement cette publication, cherchent à mettre en évidence; comment les films produits ou coproduits par les ateliers ont participé, en mettant en scène un ensemble de thématiques emblématiques mais aussi par leurs regards d’individus à chaque fois singuliers, à bâtir une cartographie (historique, sociale, politique) en constante redéfinition. Dans la lignée d’études spécifiques sur le cinéma, ce projet cherche ainsi à allier cinéma et société, créant des ramifications croisées, démontrant à quel point les termes sont inextricablement liés pour créer une Histoire où les perspectives, les discours et les points de vue se démultiplient ; raconter autrement mais aussi d’autres récits que ceux de l’Histoire officielle.

ConnexionsOutre des éléments liés à l’historique de chaque atelier ainsi que de leurs modes de fonctionnement, constitués en grande partie grâce aux entretiens menés avec les équipes passées et actuelles, il fallait garder ce projet en contact constant avec ce qui constitue, à mes yeux, le cœur des ateliers : les films. Il a donc été demandé à chaque atelier de proposer une liste de 10 puis 30 films emblématiques, qui ont servi de point de départ à une analyse esthétique et thématique. Servant de fil rouge, l’étude de ces films a permis de renforcer la perspective historique. Si la vision systématique des films sélectionnés a révélé des changements techniques et esthétiques (le passage de la pellicule à la vidéo, puis au numérique par exemple qui vient profondément modifier les codes pratiques et esthétiques des cinéastes), il a également, et presque contre toute attente, délimité un ensemble de lignes de conduite, définissant chaque atelier comme un lieu spécifique en regard des autres. En effet, que ce soit par la sélection des projets, des cinéastes pour les ateliers de production, par l’enseignement dispensé dans les ateliers d’école, ou encore la philosophie définissant chaque atelier, ces lignes existent bel et bien et se façonnent au fil du temps et de chaque création. Ce ne sont, bien évidemment, que des lignes incomplètes et changeantes qui sont dessinées ici, des tracés auxquels il manque l’exhaustivité d’une vue d’ensemble ; c’est un point de départ pour de futures recherches plus minutieuses.

Outre ces lignes de conduites, une liste de thèmes a été établie à partir de ce corpus de 200 à 300 films, tous genres confondus (documentaires, fictions, expérimentaux, animations, courts et longs-métrages). Ceux-ci ont servi de base à plusieurs projets spécifiques (une programmation à la Cinematek, la rédaction d’articles pour l’élaboration d’un site), sollicitant notamment sur les films le point de vue de spécialistes provenant d’autres domaines d’expertise.

Cartographie en réseau Au cœur des réalisations concrètes que prend ce projet, s’est dessiné l’envie d’échapper à la linéarité trop rigide d’une nouvelle « Histoire du cinéma belge » littéraire et chronologique. L’investissement dans un support multimédia où se côtoient divers points de vue et supports est apparu comme une option permettant d’engendrer une cartographie en réseau. Celle-ci a dès lors été composée d’une série d’éléments complémentaires: un texte référentiel historique se penchant sur l’évolution et l’identité des ateliers, des films, ou des extraits de films, mais aussi des analyses proposées par les témoins extérieurs. Encore une fois, ces regards de spécialistes d’autres domaines de compétence que le cinéma permettent d’éclairer la façon dont ces films sont autant de cristaux spécifiques reflétant des états de société – un pan d’histoire, un commentaire de ce qui a été, de ce qui est encore et qui doit indubitablement être conservé. Par ailleurs, l’évolution parallèle du travail des ateliers et de la société, a fait naître l’idée d’ajouter à la conception du site, une ligne du temps. Cette ligne du temps inscrit côte à côte les productions filmiques et les événements historiques, essentiels ou plus anecdotiques, présents dans les films, montrant ainsi comment ce cinéma des ateliers refaçonne à sa manière notre perception du monde.

L’élaboration d’un site permet d’alimenter un projet en continu, de le prolonger au travers de nouvelles réflexions émergeant d’autres textes, d’autres contributions, et lui gardant une dimension vivante. Néanmoins, il nous a semblé indispensable qu’une publication papier accompagne également cette réflexion. Cette publication est, pour nous, une sorte de balise dans le temps, marquant un instant dans la ligne du temps, mais aussi un objet à conserver qui témoigne de façon concrète du travail accompli.

La nature de ce projet correspond à l’idée d’une constellation en mouvement à laquelle, grâce à l’invitation des membres de l’Aaapa, j’ai eu la chance de participer et de découvrir ce versant caché d’un cinéma que j’enseigne pourtant ; je tiens à les en remercier vivement, ainsi que tous les membres des ateliers, mais aussi, et plus spécialement, Pauline David du Ptit ciné, qui m’ont consacré du temps, m’ont aidé dans mes investigations et fait avancer ma réflexion. Mais ceci n’est qu’un commencement. La conception du site et cette publication papier cherchent, non pas à figer le travail des ateliers dans une forme définitive, mais bien à proposer des pistes de réflexion qui seront renouvelées, augmentées, prolongées au fil du temps par d’autres textes, d’autres films, d’autres archives mises à disposition. Il s’agit donc ici d’offrir au lecteur, à l’internaute, une réflexion, pertinente et contemporaine, sur le travail des ateliers hier et aujourd’hui mais surtout de leur donner l’envie de découvrir, sur la durée, les films produits. Loin d’un hommage univoque à ce dispositif imaginé par Jean-Claude Batz, les facettes de ce projet cherchent aussi à se confronter à des idées reçues. Toutes ces perspectives posées, de points de vue parfois très différents, ont le but avoué de faire comprendre à quel point ces dispositifs sont indispensables à l’avenir de notre cinéma, qu’ils doivent continuer à être financés, soutenus, voire portés, si tant soit que l’on veuille qu’il continue à être diversifié, non formaté, à l’imagination sans limites et sans contraintes.

Muriel Andrin
Université Libre de Bruxelles
Mars/Décembre 2017

[1] Patrick Leboutte, « Un cinéma inimaginable » dans Une encyclopédie des cinémas de Belgique, Guy Jungblut, Patrick Leboutte & Dominique Païni (eds), Musée d’art Moderne de la ville de Paris & Editions Yellow Now, 1990, pp. 12-13.

[2] Cité par Georges Didi-Huberman, Images Malgré tout, Paris: Les éditions de Minuit, 2003, p.125.

[3] Zygmunt Bauman, Liquid Times – Living in an Age of Uncertainty, Cambridge: Polity Press, 2007